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Julien Wilhelm nous parle de numérique responsable

Je n'en suis pas à mon premier blog. Je suis donc bien placée pour m'interroger sur l'impact environnemental du numérique. Comment définir une pratique numérique responsable ? Que puis-je faire, concrètement, pour réduire mon impact sur internet ? Et puis-je affirmer que mon blog est écologique ?

En réalité, il ne l'est pas, puisque tous les sites polluent. Mais il est beaucoup plus écologique que mes précédents blogs. Car il est écoconçu. Pour le créer, j'ai fait appel à Julien Wilhelm, responsable de Awebsome et développeur éco-responsable.

Ce qu'il a à dire sur le sujet est vraiment intéressant. Il a accepté de répondre à mes questions pour cet article d'information sur le numérique responsable.

Quels sont les impacts du numérique ?

" 70% à 80% de l'impact environnemental du numérique provient de la production du matériel : il y a tous nos terminaux (ordinateurs, tablettes, smartphones, d'autant plus impactants que nous les remplaçons avant leur fin de vie), mais aussi les périphériques, les téléviseurs, et les serveurs sur lesquels sont stockés les données.

L'utilisation est proportionnellement moins impactante, mais elle a aussi un impact direct sur le matériel. Déjà, la pratique du numérique a augmenté très vite, et continue d'augmenter. Avec des usages qui s'accumulent parfois à tort et à travers, ce qu'on verra notamment au sujet des images et de la vidéo.

La multiplication des usages a entraîné la densification des installations. Avant, on savait faire des sites avec 150 Ko de données. Aujourd'hui, ils font 2.5 Mo en moyenne par page (et ça peut aller bien au dessus!) On fait du joli, et ça ne va pas avec la sobriété.

Les utilisateurs téléchargent de plus en plus d'applications, qui peuvent également être très lourdes. Les éditeurs installent des applications directement sur nos appareils, que nous ne pouvons pas supprimer. Tout cela contribue à à saturer nos mémoires locales, à ralentir nos appareils, et à provoquer leur renouvellement prématuré. Par ailleurs, l'utilisation des services, et les données envoyées en ligne, saturent les serveurs, qui doivent être de plus en plus nombreux, puissants et gigantesques."

Que dire de la croissance de l'image, du son et de la vidéo sur internet ?

"L'image, le son et la vidéo sont beaucoup plus gourmands en ressources numériques que le texte. Aujourd'hui, on a pris l'habitude de mettre des images partout, parfois même sans les compresser ni les redimensionner. La question de l'utilité de ces images se pose parfois. Les auteur.e.s ont le sentiment que leur site ou leur blog n'auront pas de trafic sans de nombreuses images, alors qu'elles n'amènent pas toutes une valeur ajoutée. C'est aussi un problème d'usage.

L'audio et la vidéo apportent beaucoup aux internautes, mais elles sont quelque fois utilisées à tort et à travers. On commence à voir des vidéos de personnes qui se filment quand elles travaillent, ou même en permanence. Les visioconférences se multiplient, et remplacent le téléphone, par exemple, alors que ce n'est pas toujours nécessaire. Des tutos sont créés chaque jour sur tout et n'importe quoi.

Il y a des effets de mode, mais aussi des effets d'apprentissage. Comment revenir sur une pratique agréable et confortable ? La lecture demande davantage d'efforts que le visionnage d'une vidéo. Les podcasts sont une source de diffusion d'informations multiples, qui personnellement me reposent des écrans, et que je peux utiliser en marchant, par exemple. C'est aussi grâce à cette valeur ajoutée que les usages changent, et il ne faut pas tout remettre en question."

Quelles sont les conséquences de la démocratisation des usages ?

"Quand, auparavant, il fallait des informaticiens pour créer des sites, il est aujourd'hui possible de publier des contenus sans rien connaître de la programmation, grâce à Wordpress ou à Youtube, par exemple. Cette démocratisation des usages est une chose positive.

Mais il ne faut pas perdre de vue que l'essentiel, c'est l'information. Et qu'il faut trouver une façon de la mettre en valeur sans débauche de moyens. Tout en veillant à ce que tout le monde puisse y avoir accès. La fracture numérique est un vrai problème aujourd'hui. Il reste en France des zones blanches, ou plutôt grises, où les habitants n'ont pas accès à internet aussi aisément qu'en ville. Ils ne parviennent pas à charger des pages lourdes car leur bande passante est limitée. Or certains services publics territoriaux ont tout misé sur internet, avec des sites qui peuvent aller jusqu'à 15 Mo par page, ce qui est énorme. Cette situation peut entraîner une rupture de service public dans les zones grises.

Les inégalités sociales sont une autre cause importante de fracture numérique. Tout le monde n'a pas les moyens de changer de smartphone tous les deux ans, quand son appareil sature, ou qu'il peine et devient moins performant."

Que faire pour avoir une pratique numérique écoresponsable ?

"Il y a beaucoup de choses à proposer pour avoir une pratique numérique écoresponsable.

  • D'abord, quand on regarde de la vidéo, on peut réduire un peu la qualité. C'est parfois à peine perceptible visuellement, alors que ça fait une grosse différence de flux dans le transfert des données. On peut aussi regarder des vidéos en local, en les téléchargeant et en les regardant hors ligne, plutôt qu'en streaming.
  • Bien gérer sa boîte mail est aussi une piste intéressante. Ça passe notamment par la réduction des inscriptions aux newsletters. Il ne faut pas donner son adresse mail à n'importe qui pour ne pas être spammé. Trier ses mails et vider sa corbeille régulièrement. Avoir un usage raisonné du mail, notamment dans l'envoi des pièces jointes : même quand elles ne sont pas lues, les pj sont téléchargées sur nos serveurs. D'où l'intérêt d'utiliser un service de transfert de fichiers (comme Fil Vert) plutôt que des pièces jointes dans le mail : le téléchargement se fait alors uniquement à la demande, et le fichier est supprimé définitivement au bout de quelques jours.
  • Sur les réseaux sociaux, tout est stocké indéfiniment, jusqu'au moindre pouce "J'aime", qui entraîne une case à cocher, dont une information supplémentaire. On n'en voit pas l'impact matériel, qui est cependant bien réel : plus on stocke d'informations, plus il faudra construire de serveurs puissants. L'accumulation de données est aussi la cause d'un impact important.
  • Sur son navigateur, l'installation d'un bloqueur de publicités, qui permet d'en éviter le téléchargement, réduit ainsi considérablement le poids de nombreuses pages web.

Une pratique numérique écoresponsable passe également par... moins de pratique numérique. Se réapproprier la vraie vie, avec de vrais gens, et tout particulièrement ceux qu'on aime. C'est aussi ça, l'écologie.

En fait, il y a 30 ans, on a allumé internet... et on ne l'a jamais éteint depuis ! La question d'un monde numérique fini ne s'est pas encore posée.

Il y a sur internet des sites d'il y a 20 ans, qui ne sont plus lus, et dont plus personne ne s'occupe. Ils sont toujours là et prennent de la place. Pour quelle utilité ? C'est un espace mort, qu'il faudrait récupérer pour stocker des informations utiles, dont on a l'usage aujourd'hui. Il devrait y avoir une règle, mais elle n'existe pas."

Le blog Solastalgie-merci est écoconçu : et ça veut dire ...?

"Un blog (ou un site) éco-conçu consomme moins d'énergie, et moins de bande passante. Il repose sur un logiciel léger et fonctionnel, qui sature peu les équipements, contribue à les garder en bon état, et à ne pas provoquer d'obsolescence.

La quasi-totalité des blogs reposent aujourd'hui sur un CMS, principalement sur Wordpress. C'est un outil open-source qui a beaucoup contribué à démocratiser internet. Mais le CMS est lourd, et le plus souvent disproportionné par rapport aux besoins des créateurs de contenus. De nombreuses fonctionnalités ne sont, en réalité, pas utiles dans la plupart des cas : elles existent "pour le cas où". Les mises à jour sont nombreuses, ce qui contribue aussi à ajouter sans cesse des informations.

Solastalgie-merci est un blog sans CMS. Il est codé directement, et ne fait pas appel à une base de données. Il repose sur un outil léger (quelques Ko seulement), qui fait tout le nécessaire pour publier, et qui ne fait pas davantage. Il est adapté à sa fonction, sans chercher à tout faire "pour le cas où".

Wordpress, par exemple, fonctionne grâce à une base de données : le serveur va y chercher toutes les informations nécessaires au site dans un catalogue numérique important, pour restituer les pages de façon dynamique. C'est un procédé qui utilise beaucoup de bande passante. En outre, l'architecture de Wordpress implique de nombreuses opérations de maintenance. Au contraire, le blog Solastalgie-merci contient ses propres fichiers, et génère directement sur le serveur la page demandée. Son contenu, statique, n'est généré qu'une seule fois par le serveur. Il n'y a pas de "reconstruction" du site à partir d'une base de données. Et ça fait une grosse différence en terme d'impact. Les fichiers utilisent un code bien compris de tous les navigateurs. Il y a très peu de mises à jour, et l'affichage est très rapide.

Voilà pour ce qui concerne la conception.

Pour l'utilisateur qui écrit sur un site ou un blog écoconçu, la sobriété numérique a aussi ses conséquences. Le graphisme est limité, et les images sont toujours redimensionnées de façon optimale, selon les compromis trouvés entre les besoins du site et la demande d'écoconception. Les fonctionnalités sont limitées. Mais la logique sémantique rend le référencement naturel performant. Autre avantage, et non des moindres : le blog est très accessible, quelque soit l'âge du terminal ou la zone géographique."

Où en est aujourd'hui le marché de l'éco-conception numérique ?

"C'est un marché en pleine ébullition, qui suscite de plus en plus d'intérêt. Le bilan carbone du secteur atteint aujourd'hui 4% de l'ensemble des émissions, et surtout, il augmente très rapidement. Donc ça devient une préoccupation. Principalement pour des clients déjà sensibilisés et engagés dans une démarche sociétale et environnementale, qui sont de plus en plus nombreux.

Les acteurs qui promeuvent un numérique responsable augmentent, eux aussi. Notamment en France, où l'on a une longueur d'avance sur le sujet.

On entend parler d'un label d'éco-responsabilité pour différencier les sites. Personnellement, je ne suis pas convaincu de l'utilité de la labellisation. Quel qu'il soit, un site pollue. Mais s'il ne répond pas aux attentes des internautes, il ne sera pas visité, il polluera pour rien, et on aura échoué dans notre recherche d'écoresponsabilité. Je crois, au contraire, qu'il faut mettre l'accent sur l'utilité et le besoin du site, tout en minimisant son impact, sans renier sur le format nécessaire pour qu'il réponde à ses objectifs. Concevoir des sites optimisés pour les visiteurs, et moins gourmands pour l'environnement.

Pour y parvenir, la responsabilité des éditeurs comme des concepteurs doit s'engager. Dans mon métier, je considère qu'il est important que je challenge mes clients, en leur démontrant que ce qu'ils estiment nécessaire est parfois superflu. Je considère aussi qu'il me faut avancer des résultats, pour prouver que la démarche d'éco-conception atteint ses objectifs. C'est la condition pour que ce marché emporte la confiance de ceux qui leur confient leurs projets. Sans démonstration de résultat, nous pouvons craindre que des développeurs sans scrupule certifient des sites écoresponsables alors qu'ils ne le sont pas."

Un grand merci à Julien Wilhelm, de Awebsome, pour avoir répondu si clairement à toutes mes questions !

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